Le Jugement de Paris
Vous pouvez lire la première partie ici…
Deuxième partie
Chapitre 3.2. Les autres protagonistes
— Steven Spurrier (1941–2021), Anglais, diplomate du goût, négociant en vins, écrivain, enseignant et passionné. En 1970, il ouvrit à Paris la boutique de vins Caves de la Madeleine, puis, en 1973, l’Académie du Vin, première école privée du vin en France destinée principalement à un public anglophone. C’est dans cette académie que se formèrent de nombreux futurs connaisseurs. Il ne fut pas juge lors de cette dégustation, mais plutôt le chef d’orchestre de cette « folie symphonique ». Il croyait à l’honnêteté de la mémoire gustative, rêvait de briser les mythes et les stéréotypes, mais craignait aussi d’être compris trop littéralement.
Son objectif n’était pas de provoquer une sensation, mais de montrer aux professionnels français à quel point les « nouveaux mondes du vin » avaient progressé — en particulier la Californie. Spurrier fut l’organisateur et le modérateur de cette dégustation, mais il ne prit pas part au vote, et son opinion ne fut pas prise en compte. Il expliquait ainsi son abstention :
— Si je donne une meilleure note à un vin américain qu’à un vin français, on m’accusera de partialité. Si je fais l’inverse, on dira que j’ai peur de la réaction des Français. C’est pourquoi je reste en dehors de la salle.

Steven Spurrier. Un homme qui voulait organiser une dégustation — et qui finit par déclencher une revolution
Spurrier devint célèbre comme un pont entre l’Ancien et le Nouveau Monde. Toute sa vie, il chercha à découvrir de nouvelles régions, de nouveaux vins et de nouveaux noms. Plus tard, il devint lui-même vigneron en fondant le domaine Bride Valley Vineyard, en Angleterre.
Citation :
— Je voulais simplement que le goût parle de lui-même. Mais il a crié !
— Patricia Gastaud-Gallagher (née en 1945) était le bras droit de Steven Spurrier. Américaine de naissance, mais française d’esprit, elle ressemblait à un pont jeté entre deux mondes. Née aux États-Unis, elle s’installa à Paris au début des années 1970, où elle travailla comme journaliste tout en développant sa passion pour le vin. En 1973, elle rejoignit Steven Spurrier dans sa boutique Caves de la Madeleine et participa à la fondation de l’Académie du Vin.
C’est à elle que l’on doit l’idée de cette compétition historique. En 1975, lors d’un voyage dans les vignobles californiens, elle fut impressionnée par la qualité des vins qu’elle y découvrit et convainquit Spurrier de les inclure dans la dégustation. Son travail de sélection des bouteilles et d’organisation rendit l’événement possible.
Patricia continue aujourd’hui à vivre à Paris et à participer à la vie du monde du vin, partageant son expérience et ses connaissances. Elle ne prit pas part au vote.
Sa citation :
— Le vin ne vous demande pas d’où vous venez. Il vous demande qui vous êtes.
— George M. Taber (né en 1942) est le journaliste américain qui joua un rôle essentiel dans la diffusion de l’histoire du Jugement de Paris de 1976. À l’époque, il était correspondant du magazine Time à Paris et fut le seul journaliste présent lors de la dégustation.
Son article, publié le 7 juin 1976, deux semaines après l’événement, fut le premier récit public annonçant que des vins californiens avaient surpassé des vins français lors d’une dégustation à l’aveugle. La nouvelle provoqua une onde de choc dans le monde du vin.
Taber travailla plus de vingt ans pour Time, couvrant de nombreux sujets aux États-Unis et en Europe. Après le Jugement de Paris, il poursuivit sa carrière journalistique et publia plusieurs ouvrages, dont Judgment of Paris: California vs. France and the Historic 1976 Paris Tasting that Revolutionized Wine, paru en 2005. Ce livre raconte en détail la dégustation et son influence sur l’industrie vinicole mondiale.
La présence de Taber ce jour-là et le récit qu’il en fit jouèrent un rôle décisif dans la reconnaissance internationale des vins californiens. Sans lui, cet épisode aurait peut-être sombré dans l’oubli.
On pourrait dire de lui :
— Il était celui qui tenait la plume pendant que les autres tenaient les verres.
Taber n’était pas juge. Il ne but pas une seule goutte de vin et n’attribua aucun point. Pourtant, ses lignes résonnèrent comme un roulement de tambour.

Pour George Taber, ce n’était qu’une dégustation très étrange. Plus tard, elle recevrait un autre nom
Sa citation :
— Ils ne savaient pas que je notais tout. Mais quand tout fut terminé, je savais déjà que ce serait une bombe…
Il racontait lui-même ainsi sa présence à cette dégustation :
— Honnêtement ? Je suis venu parce que je m’ennuyais. Paris, le mois de mai, la chaleur… Steven m’a dit : « Passe donc à cette dégustation, ce sera amusant. » J’ai pensé qu’il s’agissait encore d’un de ces spectacles œnologiques pour snobs, où des experts prétentieux parlent de notes de « galet mouillé », de « sous-bois » et de « groseille à maquereau trop mûre ». Les juges étaient français, les vins étaient français. Alors quelles chances pouvaient bien avoir les Californiens ?… »
…Paris. 24 mai 1976. 10 h 58.

À l’extérieur, ce n’était qu’une journée de printemps ordinaire à Paris. À l’intérieur, l’histoire était déjà en marche
Les serveurs entrouvrent les portes de la salle de dégustation et s’inclinent légèrement devant les arrivants. Le bruissement feutré des pas sur la moquette.
Le vin n’a pas encore été servi, mais la tension est déjà présente dans l’air, comme avant une opération chirurgicale. Personne ne parle fort. Quelqu’un tousse. Un autre ajuste sa cravate.
Ils n’entrent pas comme des spectateurs. Ils entrent comme des jurés, inébranlablement convaincus d’avoir raison.
…Napa Valley. Le même jour. 1 h 58 du matin.
En Californie, la nuit règne encore. Mais bientôt apparaîtra la première lueur de l’aube sur les collines. Les viticulteurs vont bientôt se lever—non pas à cause de l’inquiétude, mais parce que la nature l’exige. À travers la fenêtre poussiéreuse d’un chai, on distingue un thermomètre posé sur une étagère. À côté se trouve un carnet où l’on note l’humidité du sol.
L’un des vignerons, un homme aux cheveux gris et aux mains durcies par le travail, soulève la tête de son oreiller. Il ignore qu’à Paris des juges s’apprêtent à évaluer des vins, dont le sien. Mais il sait que la vigne s’est réveillée et qu’il ne faut pas manquer le bon moment.
« Si elle demande de l’eau, ne discute pas. Si elle craint la chaleur, ne te précipite pas. Paris peut attendre. La vigne, non. »

Il ne restait que quelques heures avant la dégustation historique. La vigne, elle, n’en savait rien
Chapitre 3.3. Les arômes de la vérité
On entend doucement des pas, le bruit des bouchons que l’on retire et le léger tintement des verres.
Les juges prennent place en échangeant quelques remarques.
Claude Dubois-Millot (en buvant une gorgée d’eau) :
— À mes yeux, cette dégustation n’est guère plus qu’une curiosité. Mais Spurrier est un homme curieux. Laissons-le donc s’amuser…
Raymond Oliver (examinant la liste des numéros) :
— Il y aura des Américains ? Très bien… Voyons donc comment le Nouveau Monde compte nous surprendre. Ou peut-être la nouvelle mode ?
(Quelqu’un ricane discrètement. Les feuilles bruissent. L’un des juges tend la main vers une cigarette puis se rappelle que le règlement l’interdit. Il mord alors le capuchon de son stylo.)
Odette Kahn (à voix basse à son voisin) :
— Avez-vous déjà goûté quelque chose de Californie ? Moi, jamais. Et pour être honnête, cela ne me manque pas. Ils ne comprennent pas… Le vin n’est pas une boisson. C’est une origine. C’est une continuité. C’est une ligne de goût qui traverse les siècles. Je reconnais un grand cru à son parfum. Et eux, ces Californiens, pensent qu’une belle acidité et beaucoup de bois suffisent à faire l’aristocratie ?
Pierre Brejoux (rajustant son nœud papillon) :
— Cela pourrait être amusant. Le vin n’est pas une guerre, même si parfois… les conséquences se ressemblent.
Devant chacun d’eux se trouvent huit verres de vin blanc, puis huit de vin rouge. Les bouteilles sont numérotées. Pas de nom. Pas de pedigree. Pas de drapeau.
Steven Spurrier esquisse un léger sourire et fait un geste de la main. On peut commencer. Les juges tendent la main vers le premier verre…
Odette Kahn inspire profondément et plisse légèrement les yeux.
— C’est un Meursault, sans aucun doute. Ou bien… non ? Bon sang, quelle étrange minéralité. Si c’est un Californien, il ment avec beaucoup trop de talent. Si c’est un Français, il a peur de perdre son identité.
Raymond Oliver goûte le vin et s’anime aussitôt :
— Voilà qui a du caractère ! On dirait la Bourgogne avec un bronzage californien…

À cet instant, ce n’était qu’une dégustation à l’aveugle parmi d’autres. L’histoire viendrait plus tard
Jean-Claude Vrinat :
— Celui-ci est vif comme une gifle. Presque insolent. Mais il y a un style dans cette insolence. Trop de soleil. Trop peu de retenue. Un Français n’oserait pas cela. Ou bien… si ?
Christian Vanneque reste silencieux et prend des notes. Il ignore encore que ses évaluations feront bientôt la une de la presse mondiale.
— Diable… j’aime cela. Mais pourquoi ? À cause de la maîtrise ? Ou de la surprise ? Et si c’est un Américain… qu’est-ce que je dirai ensuite ?
Michel Dovaz (à voix basse) :
— Je savais qu’une dégustation à l’aveugle serait une épreuve. Mais je n’imaginais pas que le plus difficile serait de ne pas reconnaître ses favoris.
Puis, comme pour lui-même :
— Nous dégustons une époque. Nous ignorons simplement encore laquelle.
Quelqu’un pousse un profond soupir. Un autre repose son verre avec un bruit un peu trop sec. Les nerfs commencent à parler.
Claude Dubois-Millot laisse échapper un juron discret en regardant ses notes, comme si elles avaient été écrites par une autre main que la sienne. Un juge demande timidement à revenir à l’échantillon numéro trois. Un autre recompte ses points… puis barre tout ce qu’il vient d’écrire.
Steven Spurrier avance d’un pas et rappelle calmement :
— Vous évaluez l’arôme, le goût, la longueur et l’équilibre. Le pays d’origine ne doit pas vous servir de repère.
Silence. Puis un rire nerveux éclate quelque part dans la salle :
— Alors pourquoi chaque verre ressemble-t-il à un défi lancé à son propre drapeau ?
Deux heures et demie passent.
Les juges se laissent retomber contre leurs dossiers, comme des musiciens après l’exécution d’une symphonie particulièrement exigeante.
Chapitre 3.4. Le dénouement
— Et ce sont eux qui ont fait cela ?…
Un peu plus tard, Steven Spurrier s’approche de la table. Dans ses mains se trouve la feuille des résultats définitifs. Une feuille qui va changer l’histoire du vin. Il parle simplement, presque avec désinvolture, mais dans sa voix se perçoit la tension d’un chef d’orchestre sur le point d’annoncer qu’aujourd’hui, à la place du grand Mozart, c’est un compositeur local de quinze ans qui a remporté les honneurs.
— Alors… Première place parmi les vins blancs…Chardonnay 1973, Château Montelena, États-Unis.
Un instant de silence. Puis l’étonnement. Puis le choc. Certains lèvent les sourcils. D’autres restent immobiles, comme s’ils venaient d’avaler un noyau de vérité. Chez quelques-uns, les doigts tremblent autour du stylo. Sur le front d’un juge apparaissent même des gouttes de sueur malgré la fraîcheur du salon parisien.
Spurrier poursuit :
— Première place parmi les vins rouges…Cabernet Sauvignon 1973, Stag’s Leap Wine Cellars, États-Unis.
Cette fois, le silence devient absolu. Les juges regardent les résultats. Certains échangent un regard. D’autres soupirent. Quelques-uns froncent les sourcils. D’autres encore secouent lentement la tête.
Odette Kahn (pour elle-même) :
— Est-ce donc cela ? Le rideau vient-il de tomber ? Nous nous croyions clairvoyants. Nous étions aveugles dans notre propre temple.
Christian Vanneque (intérieurement) :
— Ce ne sont pas les vins qui ont trahi la France. C’est notre suffisance qui leur a joué un mauvais tour.
Raymond Oliver (à voix basse, avec un sourire) :
— Eh bien… les cuisiniers aussi goûtent parfois quelque chose de nouveau. L’essentiel est que cela ne soit pas fade.
Le vin n’avait pas perdu. Ce qui avait perdu, c’étaient les étiquettes.
Et, pour la première fois depuis longtemps, les juges quittèrent une dégustation non pas avec des certitudes, mais avec le commencement d’un doute.
Steven Spurrier (voix intérieure) :
— Ils étaient venus juger le vin. Ils ont finalement rendu un verdict sur eux-mêmes.
…Le soir du même jour. Napa Valley.
Dans la pénombre d’une cave. Un petit poste de radio aux boutons de plastique. Un léger grésillement accompagne la voix du présentateur. Un vigneron et son fils sont assis sur des caisses retournées. À côté d’eux : quelques bouteilles vides et des gants de travail.
La voix du journaliste, déformée par la distance et l’accent, arrive avec retard :
— And the winner is… from California…
Une bouteille roule d’une caisse. Elle tombe. Mais ne se brise pas.
Personne ne dit un mot. Le vigneron ferme les yeux. Il reste immobile. Son fils serre nerveusement les poings, incapable de croire ce qu’il vient d’entendre. Le silence est le même qu’à Paris.
Mais là-bas, il marque une fin. Ici, il annonce seulement un commencement.

La nouvelle traversa l’Atlantique plus vite que quiconque ne l’aurait imaginé. À Napa, on ne savait pas encore que cette journée entrerait dans l’histoire
…Napa Valley. Le lendemain matin
Lorsque la nouvelle arriva de Paris—les vins californiens avaient battu les vins français—elle ne fit pas exploser les unes des journaux. Elle ne provoqua pas de sensation dans les journaux télévisés. Elle ne déclencha pas non plus des danses de vignerons sur les comptoirs des bars.
Car l’Amérique de cette époque regardait surtout vers l’intérieur. Les médias étaient occupés par la campagne présidentielle de 1976 : qui allait l’emporter, le démocrate Jimmy Carter ou le républicain Gerald Ford ? Le pays sortait à peine du traumatisme du Watergate, de la démission de Nixon et de la guerre du Vietnam. Les Américains cherchaient davantage du réconfort que des triomphes culturels.
Le soir, les familles se réunissaient devant la télévision — avec une bière, du pop-corn, des hamburgers, sous une couverture ou assises à même le tapis — pour regarder quelqu’un les distraire de leurs soucis par un humour parfois un peu naïf. Les sitcoms connaissaient alors un immense succès : All in the Family, The Jeffersons ou encore Barney Miller. Dans les rues, on parlait de la crise énergétique, de la musique de Queen — et certainement pas de Paris, encore moins de Chardonnay.
— Vous pourriez m’expliquer ce qu’est un « Montrachet » ? Une nouvelle voiture Pontiac ?

La dégustation n’a duré que quelques heures. Ses conséquences sont discutées depuis un demi-siècle
Deux semaines plus tard, le magazine Time publia une courte chronique. Une seule page. Un seul journaliste. George Taber. Sous un titre très simple :
« Les vins de Californie battent les Français ».
Certains lecteurs parcoururent l’article sans grande émotion avant de reposer le magazine, face contre le canapé.
Puis tout commença.
Un vigneron lut l’article et téléphona à un autre. Celui-ci prit une bouteille sur une étagère, l’ouvrit, huma son contenu et ressentit soudain quelque chose d’inattendu : ce n’était plus seulement du vin. C’était la preuve de son travail. De son savoir-faire. De sa persévérance. Et aussi, un peu, de sa chance.
Le soir même, dans les petites caves de Napa Valley, on commença par rire de l’article. Puis on le relut. Quelqu’un téléphona à Paris—par une communication internationale, avec l’aide d’une opératrice.
Quelqu’un d’autre se contenta de dire :
— Bon sang… on dirait bien que nous l’avons fait.
L’Amérique fut d’abord surprise. Puis elle se réjouit comme elle sait le faire. D’une joie large, sincère, presque enfantine.
Comme si quelqu’un était venu annoncer :
— Votre garçon a gagné les Jeux olympiques… un peu par hasard, sans dopage, sans même retirer ses bottes et son chapeau de cow-boy !
Les domaines viticoles commencèrent à recevoir des lettres enthousiastes. Les touristes affluèrent vers Napa. Certains venaient de San Francisco ou de Los Angeles pour un simple week-end. D’autres arrivaient de New York City avec une idée bien précise :
— Voyons donc quels sont ces vins qui ont battu les Français !
Dans les cavistes, les clients demandaient :
— Je voudrais ce… comment s’appelle-t-il déjà ? Montelena. Oui, celui dont parle le magazine. J’aimerais goûter le vainqueur.
Pour la première fois, la Californie commença à croire que son vin n’était ni une plaisanterie ni un heureux accident.
C’était une culture.
Dans certains garages, on installa des barriques. Dans certains jardins, on arracha des pêchers pour planter de la vigne.
Dans une école, pendant un cours d’histoire, un élève déclara :
— Finalement, le vin aussi peut être une arme.
(À l’époque, l’expression « soft power » n’était pas encore entrée dans le langage courant.)
Quelques années seulement après la dégustation de Paris, un nouveau président entra à la Maison-Blanche en 1981. Il allait devenir l’un des plus fervents ambassadeurs des vins californiens : Ronald Reagan. Ancien gouverneur de Californie, il connaissait parfaitement les vallées viticoles de son État et en était fier. Lors des réceptions diplomatiques et des banquets officiels, les vins californiens occupèrent une place de plus en plus visible. Sous la présidence Reagan, une bouteille de vin californien devint le symbole d’une nouvelle confiance américaine : audacieuse, ensoleillée, parfois spectaculaire, mais indéniablement séduisante.
Un quart de siècle plus tard, un autre gouverneur allait prendre la tête de la Californie : Arnold Schwarzenegger. À cette époque, le succès des vins de Napa et de Sonoma n’avait plus rien d’une surprise. Le monde s’était habitué à l’idée qu’à côté d’Hollywood, de la Silicon Valley et de l’océan Pacifique existait une autre grande fierté californienne : un vin de classe mondiale.
Une bouteille portant la mention « Napa Valley » n’était plus une plaisanterie.
Elle était devenue un motif de toast dans les cercles les plus prestigieux
Partie 4. Les réactions après la dégustation
Odette Kahn fut profondément choquée par les résultats. Après l’annonce du classement, elle demanda à récupérer ses feuilles de notation et refusa par la suite de reconnaître pleinement la légitimité du verdict. Elle ne publia aucun compte rendu de la dégustation dans ses revues, ce qui contribua au faible écho de l’événement en France. Peut-être qu’au fond d’elle-même une question persistait :
— Et si c’était moi qui m’étais trompée ? Ou peut-être n’étais-je simplement pas prête à entendre une telle réponse ?
Mais cette question ne fut jamais formulée à voix haute.
Jean-Claude Vrinat accueillit les résultats avec surprise, mais sans scandale. Pour lui, ils marquaient surtout le signe que le monde du vin était en train de changer.
Raymond Oliver réagit avec philosophie. Ce qui l’intéressait avant tout était le goût, non l’origine d’un vin. L’idée même d’une dégustation honnête à l’aveugle ne lui inspirait donc aucune irritation.
Pierre Brejoux fut l’un des rares experts français à reconnaître publiquement le haut niveau des vins californiens. Cette position lui valut des critiques en France, mais il ne renonça jamais à son opinion. Plus tard, il déclara que cette dégustation avait démontré que le talent viticole n’était l’apanage d’aucun pays.
Claude Dubois-Millot admit que les résultats l’avaient pris par surprise. Selon lui, les difficultés rencontrées par les juges pour identifier l’origine des vins démontraient le niveau remarquable atteint par les producteurs californiens.
Michel Dovaz accepta les résultats avec calme. Il ne cacha pas son étonnement, mais rappela qu’une dégustation à l’aveugle restait une dégustation à l’aveugle, et que toute l’honnêteté de l’expérience résidait précisément dans ce principe. Plus tard, il souligna que cet épisode avait montré qu’un grand vin pouvait naître dans n’importe quelle région du monde.
Christian Vanneque fut surpris par les résultats, mais ne partagea pas l’indignation de certains de ses collègues. Plus tard, il décrivit cette journée comme une leçon importante et reconnut être fier d’avoir été le témoin d’un moment historique.
Aubert de Villaine accueillit la victoire des Californiens sans irritation ni panique. Pour lui, cette journée rappelait avant tout la nécessité de rester humble et ouvert d’esprit : l’origine compte, certes, mais le vin est toujours créé par des hommes bien réels, à un moment précis de l’histoire.
Steven Spurrier, lui aussi, fut profondément surpris par le verdict. Il espérait que les vins américains feraient bonne figure, mais n’avait jamais imaginé une victoire aussi nette. Au cours des années qui suivirent, une partie du monde viticole français lui réserva un accueil plutôt froid. Plus tard, il déclarera :
— Les Français ne m’ont jamais vraiment pardonné de leur avoir permis de juger… les yeux bandés.
Je sentais la terre grincer sous mes pieds et l’air devenir brûlant. Les juges français devaient déguster à l’aveugle : non comme des patriotes, non comme des gourmets, mais comme des dégustateurs honnêtes. C’était magnifique. Et c’était terrifiant.
Partie 5. Postface : réflexions de Steven Spurrier
Le vin comme miroir du changement
— La dégustation à l’aveugle : une idée simple, presque naïve. Pourtant, ce jour-là, elle s’est révélée plus forte que plusieurs siècles de tradition. Elle a démontré que le goût n’est pas une question de géographie ; le goût est une question d’honnêteté et de maîtrise.
— Le vin est un miroir. Parfois il flatte. Parfois il déforme. Mais il lui arrive aussi de refléter une vérité, même lorsqu’elle est difficile à accepter.
— Je n’ai jamais voulu provoquer une révolution. Je voulais simplement que chaque verre puisse parler pour lui-même.
— Ils ne s’attendaient pas à cela. Moi non plus. C’était une expérience. Une sorte de jeu dont le résultat semblait devoir être prévisible. Je voulais secouer un peu leur assurance et leur condescendance, certainement pas les détruire. Je souhaitais que les Français regardent le vin non comme une relique, mais comme un interlocuteur vivant.
— Et vous savez, ce n’était pas une dégustation. C’était un spectacle. Ou peut-être un miroir dans lequel on les avait forcés à regarder. Mais ce qu’ils y ont vu n’était pas eux-mêmes. Et c’est probablement ce qui les a le plus effrayés.
— La France n’est pas seulement un pays de vin. C’est une forteresse. Je viens d’une autre culture, mais je l’ai aimée. Et ce jour-là, j’ai compris que même les forteresses possèdent des fenêtres et des portes par lesquelles la lumière finit toujours par entrer.
— Le monde viticole français repose sur les classifications, les AOC, la notion de terroir : presque un système de coordonnées à caractère religieux. Ici, le vin est un code culturel avant d’être une simple boisson. À cette époque, les juges étaient les porteurs de ces convictions autant que des professionnels de la dégustation. Dans le Nouveau Monde, l’approche est différente : le vin y est un mélange de savoir-faire, d’ambition et d’expérimentation.
— Demain, certains juges seront en colère. D’autres contesteront les résultats. Quelques-uns diront que tout cela n’était qu’un hasard ou une manipulation de ma part. Mais on ne trompe pas le temps. Il a déjà avancé d’un pas. J’étais là lorsqu’il l’a fait. Et j’y ai contribué. Je sais une chose : ce jour-là, ils n’ont pas seulement dégusté du vin. Ils ont dégusté le goût du changement.
— Et malgré tout… que ce fut beau.
Son Jugement de Paris devint l’un des grands tournants de l’histoire moderne du vin, ouvrant définitivement les portes de la scène internationale aux vins du Nouveau Monde.

Ce soir-là, ils ont dégusté bien plus que du vin. Ils ont goûté au goût du changement
Finale. Vingt ans plus tard
Deux lettres écrites en 1996
► Napa Valley, Californie
Été 1996
Bonjour, Jake,
Il y a des années, tu m’as demandé comment s’était passée cette fameuse journée où nos vins ont battu les Français. À l’époque, je t’ai répondu :
— Oh, rien d’extraordinaire.
Tu sais maintenant que ce n’était pas tout à fait vrai. Une petite forme de modestie, sans doute. Aujourd’hui, j’ai décidé de te raconter ce qui s’est réellement passé.
Ce jour-là, il faisait chaud. Pas une chaleur texane, non. Une chaleur californienne : sèche, poussiéreuse, légèrement venteuse, avec partout cette odeur de raisin mûr. J’arrosais les vignes en pestant contre un écureuil qui venait encore de s’attaquer à un bouchon lorsque Rick est arrivé en courant. Tu te souviens de lui ? Mon voisin. Celui avec qui je me disputais sans cesse à propos de la clôture séparant nos parcelles.
Il agitait un exemplaire du magazine Time comme un manifeste. Comme une preuve.
— Ils ont gagné ! — criait-il.
— Qui donc ?
— NOUS !
Nous sommes allés chez Bill. Il avait une radio. Nous avons capté la nouvelle. Courte. Mais réelle. Puis nous avons ouvert une bouteille. Pas celle qui avait gagné. Une autre. Mais issue de notre vallée.
Puis les voisins sont arrivés. Puis quelqu’un est venu de San Francisco. Et ensuite… tout a commencé.
Nous ne sautions pas de joie. Nous riions simplement. Parce qu’aucun d’entre nous ne pouvait croire que quelqu’un, de l’autre côté de l’océan, avait réellement goûté nos vins — et les avait jugés meilleurs que les vins français. Nous avions toujours pensé que l’Europe viticole, avec toute son histoire et son assurance, continuerait à nous considérer comme des enfants un peu sales jouant dans son arrière-cour.
L’Amérique de cette époque était différente. Nous regardions davantage vers nous-mêmes que vers le reste du monde. Nous n’imaginions pas pouvoir remporter une victoire culturelle face à un continent fort de plusieurs siècles de tradition. Mais la dégustation de Paris ne parlait pas seulement de vin. Elle parlait de ce moment rare où quelqu’un vous dit :
— Tu n’es pas seulement bon. Tu es peut-être le meilleur. Tu ne le savais simplement pas encore.
Vingt ans ont passé depuis. Nous construisons désormais des domaines de verre et d’acier. Nous participons à des salons du vin à Tokyo, à Londres ou en Europe. Et l’on nous prend très au sérieux.
Pourtant, ce dont je me souviens le mieux, ce n’est pas la renommée qui nous est tombée dessus. C’est cette soirée. Nous étions assis sur des caisses de bois sous la lune, un verre de notre vin à la main, de bonne humeur. Et personne ne prononçait le mot « victoire ». Parce que le vin ne parle ni de cris ni de triomphes tapageurs. Il parle du silence dans lequel mûrit la fierté du travail accompli.
Paris nous a offert la reconnaissance. Et nous a appris à croire en nous-mêmes.
Embrasse la vigne pour moi.
Ton grand-père, Sam
► Bourgogne, France
Juin 1996
Monsieur,
Il y a vingt ans, je n’étais qu’un jeune stagiaire dans une académie du vin à Paris. On m’avait confié une tâche modeste : aider à organiser une dégustation à l’aveugle à laquelle participeraient des maîtres reconnus, des dégustateurs prestigieux, de grands « nez » et de grandes « langues » aux papilles presque surnaturelles, comme nous plaisantions alors. Je ne savais pas encore que j’assistais à l’une des dégustations les plus importantes du XXe siècle.
Je me souviens de la façon dont nous regardions, avec un léger sourire, ces bouteilles venues de Californie. Des étiquettes simples. Des noms anglais. Une typographie moderne. Aucune « profondeur », pensions-nous.
Au même moment, nous ouvrions nos bouteilles françaises comme on ouvre une Bible : avec respect, presque avec une prière. Nous, les plus jeunes, n’avions pas le droit de voter. Mais je vais vous confier un secret. Une fois les évaluations terminées, on nous permit de goûter les fonds de bouteilles. Après tout, elles étaient déjà ouvertes. Et jeter un aussi bon vin aurait été un péché.
Je me souviens avoir versé un peu de chardonnay californien dans mon verre. Je l’ai goûté. Et je me suis dit :
— Ce n’est certainement pas la France. Mais bon sang, que c’est bon !
Aujourd’hui, vingt ans plus tard, je dirais que cette journée fut une forme de purification. Non pas parce que les Français ont perdu. Mais parce que notre vin a recommencé à se battre pour conquérir le cœur du consommateur. Nous avons appris à écouter davantage la nature. À observer plus attentivement les récoltes. À être plus exigeants envers nous-mêmes et plus honnêtes envers nos clients.
Aujourd’hui, je possède moi-même un petit domaine en Côte-d’Or. Et lorsque je suis assis dans ma cave, il m’arrive souvent de repenser à cette journée. Non comme à une humiliation. Mais comme à un réveil.
Le vin français a recommencé à se regarder dans le miroir. Nous avons redécouvert la valeur de ce que nous faisions. Je n’ai jamais renoncé à la tradition. Mais j’ai compris qu’elle n’était pas une armure. Elle est semblable aux racines d’un arbre. Et un arbre est fait pour grandir.
Et savez-vous quelque chose ? Aujourd’hui, il m’arrive souvent de boire du chardonnay californien avec des amis dans mon jardin. Dans le verre : Napa. Dans l’assiette : notre camembert traditionnel.
Parce que le véritable vin n’est ni un morceau de terre ni une question de prestige.
C’est une affaire de mémoire. Et d’honnêteté envers soi-même
Merci.
Bien cordialement,
Jean-Marie Lemaître
(ancien stagiaire de l’Académie du Vin, aujourd’hui vigneron en Bourgogne)

Vingt ans plus tard, la plupart des débats s’étaient apaisés. Les lettres étaient restées. La mémoire aussi
Épilogue
Une finale qui dure depuis un demi-siècle
Paris. Mai 2026. Salon de réception de l’hôtel InterContinental.
Il y a cinquante ans, dans l’une des salles de cet hôtel, quelques dizaines de personnes s’étaient réunies pour une simple dégustation de vins. Du moins, c’est ainsi que les choses semblaient alors.
Aujourd’hui, dans ce même bâtiment, les tables et les verres sont de nouveau en place. Mais cette fois, il n’y a ni fiches de dégustation ni crachoirs. Personne n’est venu pour juger. Personne n’est venu pour désigner des vainqueurs. Personne ne discute de notes ou de classements.
Aujourd’hui, on se souvient.

Cinquante ans plus tard, les gens du vin se sont de nouveau réunis dans le même hôtel. Cette fois, personne ne cherchait de vainqueur
En un demi-siècle, le monde du vin s’est transformé au-delà de tout ce que l’on pouvait imaginer. Certaines régions viticoles ont atteint de nouveaux sommets. D’autres ont appris à se regarder autrement et ont cessé de considérer leur position comme immuable. De nouveaux marchés sont apparus. De nouvelles technologies. De nouvelles générations de vignerons et de consommateurs. Et pourtant, cette journée de mai 1976 demeure l’un des points de départ de l’histoire moderne du vin.
Dans la salle se sont réunis des représentants de la France, des États-Unis, du Royaume-Uni et de nombreux autres pays. Certains furent témoins des événements d’il y a cinquante ans. D’autres les ont découverts à travers les livres et les archives. D’autres encore sont nés longtemps après cette célèbre dégustation.
Le long de l’une des tables, plusieurs chaises sont restées inoccupées. Devant elles reposent des verres contenant seulement une petite quantité de vin.
Personne ne songe à s’asseoir à ces places. Personne ne songe à toucher ces verres.

Certaines places sont restées vides ce soir-là. Mais la mémoire continuait de les occupier
Parmi ceux dont l’absence se fait particulièrement sentir aujourd’hui figurent Steven Spurrier, Mike Grgich et Warren Winiarski—des hommes sans lesquels l’histoire de la dégustation de Paris aurait sans doute suivi un tout autre chemin.
Il y en a beaucoup d’autres. Des vignerons. Des journalistes. Des juges. Des femmes et des hommes dont les noms ne sont plus connus que des spécialistes.
Le temps a accompli son œuvre.
Mais la mémoire est restée.
Le premier toast n’est pas porté à la victoire d’un pays sur un autre. Ni à une sensation médiatique. Ni aux gros titres des journaux. Il est porté à celui qui eut un jour le courage de poser une question dont personne n’imaginait la réponse.
Le deuxième toast est porté à Patricia Gastaud-Gallagher.
Sans son énergie, sa persévérance et sa foi dans ce projet, nombre des bouteilles devenues célèbres n’auraient jamais atteint Paris.
Le verre suivant est levé à la mémoire de George Taber. À l’homme qui fut le premier à consigner ce qu’il avait vu. Car l’Histoire n’a pas seulement besoin de protagonistes. Elle a aussi besoin de témoins.
Un toast particulier est porté aux juges français. À leur honnêteté. À leur volonté d’accepter un résultat qui s’avéra inconfortable pour beaucoup. Au courage de ne pas réécrire les notes après coup.
Puis les verres se lèvent pour les vignerons californiens. Pour ceux qui travaillèrent durant des années loin des grands centres de la gloire viticole européenne et qui démontrèrent un jour qu’un grand vin pouvait naître là où personne ne l’attendait.
Quelqu’un, à table, pose soudain une question :
— Je me demande ce que dirait Steven Spurrier aujourd’hui ?
Probablement sourirait-il.
Car, au cours du demi-siècle écoulé depuis cette dégustation, les vins californiens sont devenus des invités habituels des cartes des vins européennes.
Et les vignerons français travaillent désormais de plus en plus souvent en Californie, en Australie, au Chili ou en Afrique du Sud.
Le monde du vin s’est révélé bien plus curieux. Et bien moins prévisible. Que ce que l’on imaginait en mai 1976.
C’est peut-être cela qui lui aurait plu le plus.
Après quoi prend la parole un homme dont le nom n’apparaît dans aucun livre consacré au Jugement de Paris. Il y a cinquante ans, il était un jeune serveur dans cet hôtel même. Il repassait les nappes. Disposait les verres. Ouvrait les bouteilles. Débarrassait les tables à la fin de la soirée.
Ce soir-là, il eut la chance de goûter quelques gorgées des vins restés dans les bouteilles après le départ des invités.
Aujourd’hui, il possède un petit domaine en Côte-d’Or.

Il y a cinquante ans, il disposait les verres sur les tables. Aujourd’hui, il en lève un
Il lève son verre et parcourt la salle du regard.
Puis il s’arrête sur les chaises restées vides. Et dit :
— À ceux qui étaient ici ce jour-là.
— À ceux qui sont venus après eux.
— À ceux dont les places sont restées vides aujourd’hui.
— À ceux qui ont cultivé la vigne.
— À ceux qui ont noté avec honnêteté.
— À ceux qui ont consigné ce qu’ils ont vu.
— Et à ceux qui ne font que commencer leur voyage dans le monde du vin.
Il marque une courte pause.
— Et au vin, qui continue de poser des questions même après un demi-siècle. Car parfois, une seule bonne question suffit à changer le monde.
La salle devient silencieuse. Puis des dizaines de verres se lèvent en même temps.
— Il y a cinquante ans, dans cette salle, on a rempli des verres semblables. Aujourd’hui, il ne nous reste plus qu’à les lever.
La dégustation de Paris n’a duré que quelques heures, le 24 mai 1976.
Et pourtant, son arrière-goût nourrit les conversations depuis cinquante ans.
Ce fut une dégustation à l’aveugle de l’Histoire. Un demi-siècle plus tard, il est devenu difficile de distinguer les vainqueurs des vaincus. Car ils se retrouvent désormais tous dans le même verre :
celui du monde du vin devenu global.
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