« Le Jugement de Paris »
Note de l’auteur (2026)
Lorsque cette dégustation eut lieu à Paris le 24 mai 1976, elle était organisée dans le cadre des célébrations du bicentenaire de l’indépendance américaine.
Cinquante ans plus tard, les États-Unis s’apprêtent déjà à célébrer leur 250ᵉ anniversaire.
Le temps passe plus vite que nous ne l’imaginons. Les bouteilles vieillissent, les générations changent, les débats s’éteignent puis renaissent. Pourtant, certaines journées continuent à vivre bien au-delà de leur époque.
Steven Spurrier n’a pas vécu assez longtemps pour voir ce jubilé. Mais son nom demeure à jamais associé à cette journée de mai 1976, lorsque quelques bouteilles venues de Californie changèrent l’histoire du vin.
Première partie
Prologue
Paris. Le 24 mai 1976. Cinquante ans plus tôt. 9 h 12 du matin. Grand salon de l’hôtel InterContinental.
Les rideaux sont à peine entrouverts et une douce lumière matinale, diffuse, se répand dans la pièce. Dehors, le printemps parisien est à son apogée, presque théâtral : les toits encore humides de la pluie tiède de la nuit brillent sous le soleil, les marronniers sont couverts de bourgeons. Les bruits de la rue montent jusqu’aux fenêtres : quelque part en contrebas, une camionnette chargée de baguettes roule sur les pavés ; on entend le tintement de la porcelaine dans un café voisin, le grondement d’une Citroën DS et le chant d’un étourneau installé sur le rebord de la fenêtre.
Au mur est accrochée une affiche :
« Judgment of Paris – Dégustation à l’aveugle »
À l’intérieur, de longues tables sont alignées et recouvertes de nappes blanches impeccablement repassées. Sur chacune d’elles, huit verres destinés aux vins blancs et huit autres aux vins rouges sont disposés avec une précision presque militaire, comme des compagnies au garde-à-vous lors d’un défilé. Le verre est fin, transparent, porté par un pied délicat.
Aux extrémités des tables se trouvent des seaux à glace argentés. Mais ils ne contiennent pas de champagne : à l’intérieur reposent des vins blancs venus de Californie et de Bourgogne.
Quelques petits récipients en céramique sombre sont également disposés sur les tables. Austères, discrets, mais indispensables lors d’une dégustation professionnelle : ce sont des crachoirs. Ils incarnent la sobriété au milieu d’une mer de vin, rappel silencieux qu’ici on ne boit pas—on déguste et l’on juge.
Comme tout le reste dans la salle, ils brillent d’un éclat soigneusement entretenu. Certains juges les utiliseront avec élégance, d’autres avec regret. Quelques-uns, peut-être, ne les utiliseront pas du tout.
Au centre de chaque table, des piles soigneusement ordonnées de fiches de dégustation attendent leurs propriétaires. À côté, des crayons aux pointes parfaitement taillées.
Dans un coin de la salle se trouve une table de service. Une vingtaine de bouteilles y reposent sous des manchons de papier blanc destinés à dissimuler leurs étiquettes. Chacune porte un numéro inscrit à l’encre. Les bouteilles ont déjà été ouvertes, puis rebouchées. À proximité sont disposés des pinces en argent et des serviettes de lin.

Paris, le 24 mai 1976.
Les verres sont prêts. L’histoire ne l’est pas encore
Les serveurs sont jeunes, vêtus strictement de noir et de blanc, comme les membres d’un même ensemble parfaitement accordé. Leurs tabliers sont impeccables, leurs manchettes amidonnées, leurs cheveux soigneusement coiffés.
Ils se déplacent en silence, tels des ombres, mais chacun de leurs gestes possède la précision d’un chef d’orchestre. L’un rectifie un coin de nappe, un autre réaligne une rangée de verres.
Personne ne parle.
Dans cette salle, le rituel du silence a été décrété jusqu’au premier verre.
Que va-t-il se passer entre ces murs ?
L’homme qui posa un miroir sur la table
Chapitre premier. L’idée
Retournons à Paris, cinq ans plus tôt, au début des années 1970.
Un jeune Anglais à l’accent aristocratique ouvre une cave à vins dans la capitale mondiale du vin. Son nom est Steven Spurrier.
« Je suis né en Angleterre. J’ai grandi dans un univers où le porto occupait une place de choix. J’ai fait des études et je pensais devenir banquier. Mais les banques sont mortes, tandis que le vin est vivant. Il respire, il provoque, il émeut, il passionne.
Mon intérêt pour le vin n’a pas commencé par une dégustation, mais par le silence. Un jour, je me trouvais dans une cave à Bordeaux. Il y faisait frais, l’air sentait la terre et le chêne. C’est là que j’ai compris que le vin n’était pas simplement une boisson. C’était une histoire qui attendait qu’on l’ouvre.
C’est ainsi que je suis arrivé en France. »
Il ne prétendait pas tout savoir des vins français. Il apprenait, dégustait, écoutait. En peu de temps, il devint l’un des leurs parmi les sommeliers, les critiques, les négociants et les fournisseurs.
Steven n’était pas un révolutionnaire, mais un diplomate du goût.
En 1973, il fonda L’Académie du Vin, la première école indépendante de dégustation en France. L’idée était simple : le goût est une compétence, non un héritage.
Parmi ses élèves figuraient de jeunes professionnels, des femmes au foyer, des étrangers. Il leur apprenait à déguster les vins à l’aveugle. Et, ce faisant, il apprenait lui-même à ne pas faire confiance aux étiquettes.
Un jour, deux jeunes Californiens franchissent la porte de sa boutique avec quelques bouteilles venues de la vallée de Napa. Du Chardonnay. Du Cabernet Sauvignon.
Spurrier goûte. Et s’étonne. Les arômes sont nets. La structure est équilibrée. La finale est longue.
En connaisseur, il ne peut ignorer ce qu’il vient de découvrir.
Il y a là quelque chose qui mérite l’attention. Peu à peu, il comprend que ces bouteilles représentent un défi lancé aux vins français.
Peut-être exagère-t-il ?
Il décide alors de demander l’avis d’autres dégustateurs. De ceux qui se considèrent comme les véritables arbitres du goût.

Ce jour-là, Steven Spurrier ne cherchait pas à changer l’histoire du vin.
Il voulait simplement comprendre ce qu’il avait dans son verre
À l’Académie du Vin de Paris, Steven Spurrier est activement secondé par une Américaine, Patricia Gastaud-Gallagher.
Lorsqu’elle découvre ces vins californiens grâce à lui, c’est elle qui lui suggère l’idée d’une dégustation comparative et insiste pour que les vins de Californie y soient inclus.
« Et si nous organisions une dégustation à l’aveugle ? Des juges français. Des vins californiens et français anonymes, sans étiquette visible, sans nationalité. Rien que le goût et les arômes. J’inviterai les meilleurs experts français du vin : compétents, expérimentés, fiers… parfois même un peu arrogants. Je ne leur dirai pas ce qu’ils dégustent. Que le goût parle, et non l’étiquette.
Si la Californie bat la France… ce sera un scandale.
Mais si elle perd, personne n’y verra rien d’extraordinaire. On ne rivalise pas avec la France.
Dans tous les cas, je serai gagnant. »
Ainsi naquit une idée qui allait bientôt devenir l’un des plus grands bouleversements de l’histoire moderne du vin.
L’événement fut programmé dans le cadre des célébrations du bicentenaire de l’indépendance des États-Unis, prévues pour l’année 1976.
Pour sélectionner les vins américains, Steven Spurrier se rendit lui-même en Californie et rapporta les bouteilles à Paris.

Ce jour-là, personne n’accueillait des vainqueurs.
Eux-mêmes ignoraient encore ce dont ces bouteilles étaient capables
Deuxième partie. Les vins
Le choix des vins californiens
Spurrier souhaitait démontrer la qualité des vins californiens, encore largement méconnus en Europe à cette époque.
Pour cela, il sélectionna six des meilleurs Cabernet Sauvignon et six des meilleurs Chardonnay produits en Californie, afin de les confronter à deux séries de grands vins français rouges et blancs du même type. Son choix reposait sur la réputation des domaines et sur la qualité des vins disponibles à ce moment-là. Ces bouteilles américaines ne bénéficiaient d’aucune classification prestigieuse, d’aucune longue lignée familiale, d’aucun nom célèbre transmis de génération en génération.
Pour nombre de ces producteurs, apprendre que leurs vins avaient été retenus pour la dégustation fut une surprise. Mais cette compétition à l’aveugle éveilla également leur curiosité.
Ils comprenaient qu’elle offrirait une occasion rare : faire juger leurs vins sans préjugés, uniquement sur leur qualité.
Voici les vins que Spurrier rapporta en France :
Vins blancs (Chardonnay)
• Chateau Montelena 1973 — Jim Barrett (propriétaire), Mike Grgich (œnologue)
• Chalone Vineyard 1974 — Richard Graff
• Spring Mountain Vineyard 1973 — Mike Robbins
• Freemark Abbey Winery 1972 — Charles Carpy
• Veedercrest Vineyards 1972 — Al Brounstein
• David Bruce Winery 1973 — David Bruce
Vins rouges (Cabernet Sauvignon)
• Stag’s Leap Wine Cellars 1973 — Warren Winiarski
• Ridge Vineyards (Monte Bello) 1971 — Paul Draper
• Heitz Wine Cellars (Martha’s Vineyard) 1970 — Joe Heitz
• Clos Du Val Winery 1972 — Bernard Portet, fondateur du domaine à la demande de John Goelet
• Mayacamas Vineyards 1971 — Bob Travers
• Freemark Abbey Winery 1969 — Charles Carpy
Tous ces vins provenaient des millésimes 1970 à 1973.
En Californie, ces années sont considérées comme bonnes, mais non exceptionnelles.
Le choix des vins français
Cette fois, Steven Spurrier se tourna vers des domaines déjà reconnus comme des références absolues.
Son objectif était de garantir une comparaison équitable avec les vins californiens en sélectionnant des producteurs bénéficiant d’une solide réputation et, pour beaucoup, de prestigieuses classifications.
La sélection comprenait des vins rouges de Bordeaux ainsi que des vins blancs de Bourgogne.
Vins rouges (Bordeaux)
• Château Montrose 1970 — Saint-Estèphe ; classé Deuxième Grand Cru Classé en 1855
• Château Mouton-Rothschild 1970 — Pauillac ; trois ans plus tard, en 1973, le domaine accédera au rang de Premier Grand Cru Classé
• Château Haut-Brion 1970 — Pessac-Léognan ; l’un des cinq Premiers Grands Crus Classés
• Château Léoville Las Cases 1971 — Saint-Julien ; classé Deuxième Grand Cru Classé
Vins blancs (Bourgogne)
• Meursault Charmes Roulot 1973 — Meursault, Côte de Beaune; producteur: Domaine Roulot
• Bâtard-Montrachet Ramonet-Prudhon 1973 — Puligny-Montrachet ; producteur : Domaine Ramonet-Prudhon
• Beaune Clos des Mouches Joseph Drouhin 1973 — Beaune ; producteur : Maison Joseph Drouhin
• Puligny-Montrachet Les Pucelles Domaine Leflaive 1972 — Puligny-Montrachet ; producteur : Domaine Leflaive
Les vins français avaient été choisis dans la même période, entre 1970 et 1973.
Les millésimes 1970 et 1971 sont généralement considérés comme de bonnes années dans ces régions viticoles françaises. En revanche, 1972 et 1973 furent moins favorables.
Autrement dit, en termes de qualité des récoltes, les vins des deux pays se trouvaient dans des conditions relativement comparables et les millésimes ne pouvaient influencer de manière décisive le jugement des dégustateurs.
Un mois plus tôt…
L’air est sec dans la vallée californienne.
Les vignobles s’étendent sous le soleil. On entend le bourdonnement des abeilles et, au loin, le bruit régulier d’un tracteur.
Ici aussi, les préparatifs sont en cours. Une camionnette à plateau est garée près d’un portail. À l’arrière, des caisses en bois remplies de bouteilles soigneusement enveloppées dans du papier brun.
Sur une table repose une petite machine à étiqueter. Un vigneron en jean et en chemise à carreaux, manches retroussées, colle à la main des numéros sur les emballages. Ils sont légèrement de travers, mais parfaitement lisibles.
Ici, pas de serveurs impeccablement entraînés.
Seulement deux paires de mains robustes et trois heures de sommeil par nuit.
À côté de lui sa femme emballe les derniers échantillons et essuie chaque bouteille avec une attention presque maternelle.
Ils parlent peu. Quelques phrases seulement.
— Tout est prêt ?
— Oui. Il ne reste plus qu’à espérer.
— Espérer quoi ?
— Qu’en France, on ne boive pas seulement le passé.
Le vigneron inscrit au feutre sur une caisse :
« To Paris. For Judgment »
Puis il souligne deux fois le dernier mot.

Il restait encore un mois avant la dégustation.
Ils n’envoyaient pas seulement des bouteilles en France — ils y envoyaient aussi un Espoir
Troisième partie. La dégustation à l’aveugle
Paris. Hôtel InterContinental.
Quelqu’un donne le signal :
— Ils arrivent.
Les juges soigneusement sélectionnés par Steven Spurrier entrent dans la salle. Tous ont accepté de participer à ce qu’ils considèrent comme une dégustation originale et divertissante.
Mais aucun d’entre eux ne sait encore ce qui l’attend.
Qui sont donc les élus de ce singulier rassemblement des dieux et des mortels ?
► Chapitre 3.1. Le défilé des juges



1. Odette Kahn (1923–1982)
Au moment de la dégustation, en 1976, Odette Kahn dirige deux publications majeures consacrées au vin et à la gastronomie : La Revue du Vin de France, le plus ancien et le plus prestigieux magazine viticole du pays, ainsi que Cuisine et Vins de France, revue populaire consacrée à l’art de vivre, à la gastronomie et au vin.
Odette Kahn est l’une des premières femmes à avoir atteint une telle position dans un univers largement dominé par les hommes. Son influence est considérable.
C’est une femme qui porte le vin dans son cœur et dont le jugement est affûté comme une épée. À travers elle, la France se présente fière, exigeante et sûre de son héritage.
Son léger sarcasme pourrait se résumer ainsi :
« Que peut bien savoir la Californie du vin ? »
Ou encore :
« Je connais le goût de la Bourgogne — et personne ne me convaincra du contraire.»
2. Jean-Claude Vrinat (1936–2008)
Propriétaire du légendaire restaurant Taillevent, Jean-Claude Vrinat est un maître du goût et l’une des grandes figures de la gastronomie française. Dans le cadre du Jugement de Paris, son opinion pèse autant que celle des critiques du vin.
Il incarne l’élégance, le raffinement et l’excellence du service à la française. À travers des personnalités comme lui, la France a conservé pendant des siècles sa couronne gastronomique.
L’œuvre de sa vie est Taillevent, restaurant fondé à Paris en 1946 par son père, André Vrinat. Après la disparition de ce dernier en 1972, Jean-Claude reprend les rênes de l’établissement et le conduit au sommet de la gastronomie mondiale.
Spurrier l’invite en raison de son immense autorité dans les milieux gastronomiques et culturels. Taillevent n’est pas seulement réputé pour sa cuisine ; il possède également l’une des plus remarquables cartes des vins de Paris.
Jean-Claude Vrinat est reconnu pour son goût irréprochable, sa connaissance approfondie des grands vins et son talent dans l’art des accords mets-vins. Il représente une véritable aristocratie du goût. Par son intermédiaire, le vin accède aux plus hautes sphères de la société parisienne.
Sa présence apporte au jury non seulement une légitimité professionnelle, mais aussi une dimension culturelle et artistique.
Sa devise pourrait être :
« Un vin doit confirmer sa noblesse comme un aristocrate son blason. »
3. Raymond Oliver (1909–1990)
Chef cuisinier de renom, écrivain gastronomique et personnalité de la télévision, Raymond Oliver est souvent considéré comme l’une des grandes voix de la cuisine française du XXᵉ siècle.
Ses papilles connaissent les plus grands plats comme les plus grands vins.
Il est le chef et propriétaire du restaurant parisien Le Grand Véfour, l’un des établissements les plus emblématiques de France. À partir de 1948, il redonne à cette maison le prestige qu’elle avait connu sous Napoléon Ier.
Pourquoi Spurrier l’a-t-il invité ?
Parce qu’Oliver représente la grande tradition culinaire française.
Son jugement est perçu comme une appréciation du goût lui-même, et non comme une défense d’un terroir ou d’une origine.
Sa notoriété médiatique garantit que son avis sera remarqué, même si la dégustation elle-même passe presque inaperçue en France.
Comme grand chef, il possède également une connaissance approfondie des accords entre mets et vins, domaine où la précision et les nuances comptent autant que lors d’une dégustation à l’aveugle. Il travaille avec les meilleures caves de France et sélectionne personnellement les vins servis dans son restaurant.
Selon lui :
« Les arômes du vin sont des accords musicaux—simplement sous forme liquide. »
4. Pierre Brejoux
À cette époque, Pierre Brejoux est Inspecteur général au sein des organismes français chargés du contrôle des appellations d’origine. Il veille à la qualité des vins et au respect des règles qui encadrent leur production.
Auteur de plusieurs ouvrages consacrés aux régions viticoles françaises, notamment Les Vins de Loire et Les Vins de Bourgogne, il est considéré comme l’un des gardiens les plus respectés de la tradition viticole française.
Pourquoi Spurrier l’a-t-il invité ?
Parce qu’il représente l’autorité officielle du monde du vin.
La présence d’un tel personnage signifie que cette dégustation n’est pas une fantaisie organisée par un amateur enthousiaste, mais un événement pris au sérieux par les institutions. Sa participation confère au concours une véritable légitimité.
Sa formule résume parfaitement sa vision :
« Un vin sans origine est comme un livre sans auteur. »
5. Claude Dubois-Millot
Journaliste, historien du vin et l’un de ceux qui savaient percevoir dans les arômes d’un vin le souffle des siècles, Claude Dubois-Millot semblait capable d’entendre parler un verre.
Au moment du Jugement de Paris, il est directeur commercial du célèbre guide gastronomique Gault et Millau, l’une des publications les plus influentes de France dans le domaine de la gastronomie.
Mais ce n’est pas tout.
En 1976, Claude Dubois-Millot est également directeur général de Nicolas, l’une des plus anciennes et des plus respectées chaînes de cavistes du pays. Fondée en 1822, l’entreprise possède alors des centaines de boutiques à travers la France et joue un rôle essentiel dans la diffusion des vins français comme étrangers.
Pourquoi Spurrier l’a-t-il invité ?
Parce qu’en dirigeant Nicolas, Dubois-Millot possède une connaissance approfondie du marché, des habitudes des consommateurs et de l’évolution des goûts. Il sait quels vins se vendent, comment ils sont perçus par les clients et quels styles séduisent les différentes régions françaises.
Il apporte au jury une vision commerciale et pratique du vin, complémentaire des approches plus académiques, gastronomiques ou viticoles des autres membres.
Selon lui :
« Dans le vin, l’histoire n’est pas seulement une question de bouquets ; c’est la mémoire des civilisations. »
6. Michel Dovaz (1928–2023)
Enseignant, écrivain et critique de vin, Michel Dovaz est l’auteur d’ouvrages qui semblent parfois sortir tout droit des pages de Pline l’Ancien.
Il enseigne à L’Académie du Vin, fondée par Steven Spurrier à Paris. Parallèlement, il écrit des articles et des livres destinés aussi bien aux amateurs qu’au grand public, participant activement à la diffusion de la culture de la dégustation.
Il deviendra plus tard l’auteur de plusieurs ouvrages de référence, dont Le Grand Livre du Vin.
Pourquoi Spurrier l’a-t-il invité ?
Parce qu’il possède une vaste culture du vin et ne se rattache pas exclusivement à une région particulière. Son goût est ouvert, curieux et relativement indépendant.
Contrairement aux producteurs, aux restaurateurs ou aux journalistes spécialisés dans certaines appellations, il ne représente aucun intérêt spécifique.
Sa maxime pourrait être :
« Le véritable vin parle — mais pas à tout le monde. »
7. Christian Vanneque (1949–2015)
Jeune, audacieux et déjà remarquablement talentueux, Christian Vanneque est alors l’un des plus jeunes sommeliers de haut niveau de France du restaurant La Tour d’Argent.
Dans son regard brille l’ambition. Dans sa mémoire résonne le murmure des plus grandes caves du monde.
Lors de la dégustation, il n’a que vingt-six ans.
Il travaille à La Tour d’Argent, restaurant parisien fondé au XVIᵉ siècle et possédant l’une des plus prestigieuses caves de la planète. Vanneque veille alors sur ce trésor souterrain.
Pourquoi Spurrier l’a-t-il invité ?
Parce qu’en tant que sommelier de premier plan, il possède un palais exceptionnellement entraîné et une grande expérience des dégustations à l’aveugle. Chaque jour, il travaille avec les plus grands vins de France et du monde, les associe à des mets raffinés et sert une clientèle issue des élites françaises et internationales.
Christian Vanneque représente également une nouvelle génération de professionnels moins attachée aux dogmes de l’ancien ordre viticole. Grâce à son poste à La Tour d’Argent, il bénéficie d’une autorité largement supérieure à ce que son âge pourrait laisser supposer.
Une véritable étoile montante.
8. Aubert de Villaine (né en 1939)
Copropriétaire du légendaire Domaine de la Romanée-Conti, Aubert de Villaine est la voix même de la Bourgogne.
Parmi tous les membres du jury, il est peut-être le seul à connaître intimement la vigne non depuis un bureau, mais depuis les rangs du vignoble.
Il est alors, comme aujourd’hui, copropriétaire et dirigeant du domaine produisant certains des vins les plus rares, les plus prestigieux et les plus recherchés au monde.
Il représente la sixième génération de sa famille liée à cette propriété et est déjà reconnu, dans les années 1970, comme l’une des grandes autorités du vin bourguignon.
Pourquoi Spurrier l’a-t-il invité ?
Parce que son nom est associé à la pureté du terroir, à une exigence absolue dans le travail du vin et à un profond respect des traditions. Aubert de Villaine n’est pas seulement un vigneron. Il est aussi un philosophe du vin et l’un des gardiens de l’esprit de la Bourgogne. Sa présence rehausse immédiatement le prestige de la dégustation.
Lorsque la Romanée-Conti est représentée à une table, personne ne considère l’événement à la légère.
Contrairement à certains Bordelais plus doctrinaires, de Villaine est également connu pour son ouverture d’esprit, sa modération et son sens de l’analyse.
Sa réflexion pourrait se résumer ainsi :
« Même si le Nouveau Monde l’emporte, la vérité ne disparaît pas. Elle ne fait que gagner en profondeur. »
9. Pierre Tari
À l’époque, Pierre Tari est propriétaire du Château Giscours, troisième grand cru classé de Margaux. Il préside également l’Union des Grands Crus de Bordeaux, ce qui fait de lui l’une des figures les plus influentes du monde viticole bordelais.
Pourquoi Spurrier l’a-t-il invité ?
Parce qu’en tant que propriétaire d’un grand château de Margaux, Tari est un praticien expérimenté du vin du Vieux Monde.
Il représente la partie la plus prestigieuse, la plus conservatrice et la plus respectée de l’establishment viticole français.
Sa présence apporte au jury une autorité supplémentaire.
Tous les juges étaient français.
Il ne restait plus qu’à remplir les verres!
À suivre…
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