« Quand la France a commencé à tomber malade de la bière »

Suite. La première partie peut être lue ici…

La génération Z a refusé de renouveler son contrat avec le verre de vin quotidien. Mais est-elle prête à signer un nouvel accord avec la bière ?

Dans cette dernière partie de notre étrange match de football, nous allons essayer de comprendre ce qui est réellement en train de changer dans l’Europe contemporaine.

Car dans les tribunes du Stade de France, le coup de sifflet final n’a toujours pas retenti.

Chapitre 4

Réunion extraordinaire du conseil d’administration de l’AS Grand Cru

Immédiatement après l’interruption du match, le conseil d’administration de l’AS Grand Cru se réunit d’urgence dans l’un des salons VIP du Stade de France.

Autour de la table sont présents d’anciennes familles viticoles, des associations de producteurs, des coopératives, des spécialistes du marketing, des consultants, et des représentants des pouvoirs publics. Tous sont préoccupés par le même sujet : le « rajeunissement du public ».

Sur les tables : de l’eau minérale (Evian ?), plusieurs bouteilles de Bordeaux encore fermées et des rapports alarmants sur la baisse de la consommation de vin chez les jeunes.

Sur les écrans de projection défilent graphiques, statistiques et photographies de jeunes gens souriants tenant des canettes de craft IPA lors de festivals estivaux.

Au mur est affiché un grand tableau de statistiques pseudo-footballistiques du marché de l’alcool :

Joueur du marchéÂge moyen des supportersStyle de jeu
Bordeaux60+Traditionalistes, vétérans du football de position, vieille école de la possession lente
Rosé27Idole des tribunes féminines, vedette d’Instagram et des yachts de Saint-Tropez
IPA31Pressing agressif sur les terrasses et dans les festivals ; optimale par temps chaud sous un parasol ou sur l’herbe d’un parc
EffervescentTous âgesArrogant et prétentieux ; exige son propre vestiaire ; se considère né exclusivement pour les finales de Noël, du Nouvel An, les mariages, les anniversaires et les événements d’entreprise
Vin No/Low Alcohol25–40, avec une majorité de groupes fémininsLes entraîneurs ne le considèrent pas encore comme un titulaire ; reste généralement sur le banc sauf pendant le Dry January ou sur recommandation médicale
Hard Seltzer22–30Légionnaire coûteux venu de la ligue américaine de leur « football » : été, festivals et foires
Pastis55+Vieille école du football défensif avec une lente construction autour d’un morceau de sucre, principalement dans les quartiers bohèmes de Paris

L’atmosphère dans la salle est lourde.

Quelqu’un prononce pour la première fois à voix haute :

Messieurs… peut-être que le problème ne se limite déjà plus à la chaleur estivale…

De toutes parts, les appels à un changement urgent de tactique se multiplient :

— Il faut abandonner ce football de position trop lent incarné par le Bordeaux quotidien, devenu trop lourd.

— Il faut renforcer l’aile jeune du low-alcohol wine.

— Il faut procéder à des transferts d’urgence vers des joueurs plus légers, plus frais et moins « tanniques » que les vétérans de l’ancienne école.

— Il faut cesser de croire que les jeunes hériteront automatiquement des habitudes de leurs parents.

Un silence inquiet s’installe dans la salle.

L’un des anciens membres du conseil ajuste nerveusement sa cravate.

Un très vieux représentant de Bordeaux murmure presque à voix basse :

Mon Dieu… où en sommes-nous arrivés ? J’ai peur qu’à vouloir plaire à la jeunesse, nous finissions par perdre notre propre identité culturelle.

Depuis l’autre extrémité de la table, quelqu’un répond avec irritation :

— Et ne rien faire reviendrait à tout perdre !

Il tapote nerveusement du crayon sur un graphique montrant la baisse des ventes.

— Regardez au moins l’équipe nationale du Portugal. Ils ont réussi à conserver leur jeune public grâce à Cristiano Ronaldo. Et, si l’on en croit les statistiques, ils boivent toujours autant qu’avant.

— ⚽ —

Chapitre 5

Sur le terrain

Trempés jusqu’aux os et épuisés, les joueurs des deux équipes quittent lentement la pelouse.

Les entraîneurs adverses échangent la traditionnelle poignée de main.

— Notre débat n’est pas encore terminé. Et le temps semble désormais jouer pour moi… — dit doucement Dieter “Le Houblon” Keller.

Jean-Claude de Terroir : — Tu te hâtes trop dans tes conclusions, mon ami. On nous a déjà enterrés — et plus d’une fois. Mais, comme tu peux le voir, nous sommes toujours sur ce terrain

Le commentateur Thierry Roland retire nerveusement ses lunettes :

Mesdames et messieurs… je ne pense pas que quiconque osera aujourd’hui parler d’un résultat définitif… Le match n’est pas terminé, mais après une telle rencontre, on ressent immédiatement le besoin de se calmer avec un apéritif…

Dans le secteur des « brasseurs », les chants commencent à résonner :

« AUJOURD’HUI LA VICTOIRE ! DEMAIN LA FRANCE ! APRÈS-DEMAIN L’EUROPE ! »

Ils sont soutenus par la tribune voisine :

« Qui ne saute pas boit du Merlot ! »

Les tribunes semblent désormais sérieusement réchauffées par quelques IPA bien corsées.

Mais le secteur des « vignerons » ne se calme pas non plus et répond, certes sans beaucoup d’énergie, mais avec une formule ancienne, éprouvée et presque liturgique :

« TERROIR… MOINES… TRADITIONS… »

Quelque part sous les tribunes, les barmen continuent pourtant à servir les uns comme les autres.

Au-dessus de leurs têtes flotte une banderole :

« Rien de personnel… c’est juste du business. »

Au niveau inférieur du Stade de France, un vendeur de bière essuie son comptoir et fait un signe de tête en direction du vacarme qui descend des gradins.

— À en juger par les cris, ils sont encore prêts à se battre pour l’avenir de la France.

Le vendeur de vin ouvre un nouveau carton de Bordeaux bag-in-box et hausse les épaules :

— L’essentiel, c’est que ce ne soit pas à cause de nos gobelets en plastique.

Tous deux observent les files d’attente qui ne cessent de s’allonger.

— À ton avis, qui va gagner aujourd’hui ?  — demande le vendeur de bière.

Le vendeur de vin esquisse un sourire.

— Aucune idée.

Il désigne la caisse enregistreuse.

— Mais le commerce, lui, n’a pas été suspendu.

Le vendeur de bière acquiesce :

— Et Dieu merci.

Là-haut, le stade explose de nouveau en cris et en chants.

En bas, les deux files d’attente deviennent encore plus longues.

Sous les tribunes, il n’y a ni vainqueurs ni vaincus. Il n’y a que deux files d’attente, deux caisses et un principe commun : « Rien de personnel… c’est juste du business.»

— ⚽ —

Chapitre 6

Dans la réalité

Mais si l’on retire les écharpes de football, que l’on éteint les chants des supporters et que l’on oublie la mousse de bière comme le snobisme du vin, on découvre que cet étrange match virtuel du Stade de France n’est finalement pas si éloigné de la réalité.

Et pourtant, derrière toute cette satire footballistique se cache un changement que la France elle-même aurait eu du mal à imaginer il y a encore peu de temps.

Pourquoi un pays qui a considéré le vin pendant des siècles comme une partie de son identité nationale commence-t-il, pour la première fois depuis des décennies, à boire davantage de bière ?

Et surtout, cela signifie-t-il réellement la défaite du vin ?

Ou assistons-nous à une transformation culturelle beaucoup plus profonde de l’Europe contemporaine dans son ensemble ?

Sans abandonner notre vocabulaire footballistique, essayons maintenant d’examiner la question d’un peu plus près.

La crise démographique de l’AS Grand Cru, une équipe qui vieillit

Le principal problème de l’équipe du vin n’est pas la qualité de son jeu.

Elle demeure un grand collectif, aussi bien dans sa ligue nationale que dans les compétitions internationales.

Le problème est ailleurs : sa base de supporters vieillit plus vite que n’apparaissent de nouveaux jeunes fans.

Pendant des décennies, la culture française de l’alcool s’est construite autour du long déjeuner familial, d’une cuisine aux arômes séduisants de lapin mijoté, de bœuf bourguignon ou de pommes de terre cuites dans la graisse d’oie, d’une conversation sans hâte et d’un verre de vin presque obligatoire à table.

Mais la vie urbaine contemporaine s’adapte de moins en moins à ce football de position lent et patient.

La jeune France considère de plus en plus l’alcool non plus comme un élément de la tradition du repas, mais comme une composante d’un mode de vie moderne défini par des circonstances bien précises : festivals, marchés de rue, dégustations, terrasses ouvertes, lieux de rencontre, soirées, retransmissions sportives, plages, concerts ou simples rendez-vous après le travail.

La génération Z a officiellement refusé de renouveler son contrat avec la consommation quotidienne de vin.

Mais le nouveau contrat de longue durée avec la bière n’a pas encore été signé, même si son projet repose depuis longtemps sur la table des négociations.

Cela dit, si les discussions passent sous le contrôle des dirigeants footballistiques bruxellois, la réponse pourrait bien être laissée à la génération suivante.

Certaines générations disparaissent plus vite que l’Europe ne parvient à prendre une décision

Les grandes villes ont fortement réduit le temps de possession du ballon.

Le long déjeuner familial s’est révélé trop lent pour la nouvelle manière de jouer en milieu urbain.

Et c’est précisément là que la bière s’est montrée beaucoup plus adaptée aux attaques rapides et tranchantes qu’un verre de Bordeaux accompagné d’une longue combinaison tactique incluant une décantation préalable.

Et cela, c’est déjà un football d’une tout autre nature.

Le recul de la consommation quotidienne d’alcool

Le principal adversaire de toute la ligue alcoolique aujourd’hui est la diminution même du temps de « possession du ballon ».

Dans l’ensemble, les jeunes Européens boivent moins, moins souvent, avec davantage de prudence et beaucoup moins régulièrement que les générations de leurs parents et de leurs grands-parents.

Pour l’ancienne culture viticole française, cette évolution est particulièrement douloureuse.

Historiquement, le vin reposait précisément sur cette consommation quotidienne : non pas comme un événement exceptionnel, mais comme une composante ordinaire du rythme de la vie.

L’IPA comme football rapide de la nouvelle Europe

La bière s’est révélée bien mieux adaptée au nouveau rythme de la vie urbaine.

Elle est plus simple, plus fraîche, moins coûteuse, moins cérémonielle et plus facile à consommer.

La craft beer a fait à la bière à peu près ce que le football offensif moderne a fait aux anciens schémas défensifs : elle a accéléré le jeu et renforcé l’émotion.

Le climat

Même la météo a commencé, de manière inattendue, à jouer en faveur des « brasseurs ».

Les vins rouges puissants se sentent de plus en plus à l’étroit dans une Europe qui, l’été venu, vit davantage sur les terrasses ouvertes sous un ciel brûlant.

No/Low Alcohol

Pendant que l’ancienne Europe alcoolique continue de débattre pour savoir de quel côté se trouvent « l’avantage du jeu » et « la réalisation des occasions dangereuses », un tout autre joueur est déjà en train de s’échauffer le long de la ligne de touche.

Son nom : les boissons sans alcool ou faiblement alcoolisées.

Et il n’est pas impossible qu’un jour ce soit précisément lui qui modifie les règles de toute la ligue.

La bière sans alcool est devenue de façon inattendue le joueur le plus demandé de la saison.

Les entraîneurs la surnomment déjà :

« le milieu de terrain universel de la modernité »

Pendant que la vieille Europe alcoolisée débat encore de l’équipe qui gagne le match d’aujourd’hui, un nouveau joueur attend déjà son invitation à entrer sur le terrain. Personne ne sait encore pour quelle équipe il jouera. Pourtant, aujourd’hui, les deux camps ont également besoin de lui

— ⚽ —

Chapitre 7

Conclusions

La bière n’a pas encore définitivement gagné.

La France est simplement en train de changer sa manière de consommer le plaisir.

Ses boissons jouent désormais selon les nouvelles règles de la « Fédération internationale de l’alcool ».

Ce n’est plus nécessairement le déjeuner de trois heures accompagné d’une carafe de Bordeaux à l’ombre d’un vieux platane, dans une cour arrière ou au bord d’une rivière.

Le nouveau match se joue de plus en plus souvent sur les terrasses d’été, dans les festivals de musique, sur les plages, devant les retransmissions sportives ou lors de courtes rencontres après le travail.

On y valorise la fraîcheur, la légèreté, la rapidité, des formalités réduites et des rituels beaucoup moins stricts.

Autrement dit, le vin semble peut-être perdre le match, mais la culture du goût, elle, n’a pas disparu.

Et c’est peut-être aujourd’hui plus important pour la France que n’importe quel score final.

Mais le pays ne semble toujours pas avoir décidé qui il souhaite voir participer à la prochaine édition de la « Coupe des Champions européens ».

La saison s’achève.

L’histoire, elle, non.

…La caméra de télévision s’élève lentement vers les projecteurs détrempés du Stade de France.

Le stade continue de gronder.

Mais la réponse, elle, n’a toujours pas été donnée.

Le match reprendra inévitablement.

Après tout, une rencontre doit se jouer, quel que soit le temps.

Car lorsque le principal joueur s’appelle le Temps, on n’attend jamais de résultats rapides

— ⚽ —

Après le générique. Quarante ans plus tard…

Le même Stade de France à Saint-Denis.

Rénové, reconstruit et modernisé à plusieurs reprises.

Un toit a été ajouté. La pluie ne fait plus peur à personne.

Sur une pelouse artificielle d’un vert éclatant fabriquée à partir de matériaux écologiques, les deux vieilles équipes se retrouvent une nouvelle fois.

Les Bordeaux contre les Ambrés.

Le match continue.

La plupart des joueurs ont changé depuis longtemps.

Plusieurs générations d’entraîneurs, de commentateurs, de fonctionnaires bruxellois et de spécialistes du marketing se sont succédé.

Certains anciens supporters sont devenus grands-pères et grands-mères.

D’autres ne subsistent plus que sur de vieilles photographies jaunies.

Mais les tribunes continuent de débattre exactement des mêmes questions.

Qu’est-ce qui est meilleur ?

Qu’est-ce qui est le plus juste ?

Et qu’attend l’Europe de demain ?

Quelque part sous les tribunes, à une table isolée, sont assis plusieurs hommes robustes portant de vieux survêtements sur lesquels est inscrit :

DRY JANUARY

Devant eux : un verre de Bordeaux, une chope d’IPA et une assiette de frites toujours aussi populaires.

— L’entraîneur ne nous a encore pas fait entrer en jeu, — soupire l’un d’eux.

— Le Dry January est terminé depuis de nombreuses années, — répond un autre.

Le troisième observe pensivement le terrain.

— Et si personne n’avait jamais eu l’intention de nous faire entrer ? Et si tout cela n’avait été qu’une opération marketing accompagnée d’un peu de bruit médiatique ?

Il y a quarante ans, on les présentait comme l’avenir de toute la ligue. Aujourd’hui, ils attendent toujours leur invitation à entrer sur le terrain. Le match continue. Et le temps, comme toujours, joue selon ses propres règles

Le silence s’installe.

Tout en essuyant son comptoir, le barman demande :

— Alors, messieurs, on remet ça ?

Là-haut, le stade explose de nouveau en cris.

Le match continue…

Cette fois-ci, il semble que l’on puisse fermer la caisse du bar en toute tranquillité

Le barman éteindra les lumières, retournera l’écriteau sur la porte et rentrera chez lui.

Mais l’Histoire poursuivra son chemin…

P.S. Coïncidence amusante : le jour de la publication de cet article, le Paris Saint-Germain a de nouveau soulevé le principal trophée européen du football de clubs.

Certains championnats se gagnent. D’autres continuent à se jouer

mbabinskiy@gmail.com

À suivre…

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