«Quand la France a commencé à tomber malade de la bière»

Suite. La première partie peut être lue ici…

Chapitre 3

Le match

Pourquoi les Français boivent-ils aujourd’hui plus de bière que de vin ? Dans cette deuxième partie du match virtuel opposant les « brasseurs » aux « vignerons » au Stade de France, la satire sportive se transforme peu à peu en une réflexion sur le changement des générations, la crise de la culture viticole traditionnelle française et les nouvelles habitudes de l’Europe contemporaine.

Le match commence sans la moindre phase d’observation. Les deux équipes connaissent trop bien les tactiques de leur adversaire. La jeune formation des « brasseurs » exerce méthodiquement un pressing dans la moitié de terrain adverse. La lourde chaleur d’avant l’orage rend le football rapide des « bièreux » — fraîcheur, simplicité et accessibilité — de plus en plus dangereux pour la défense lente des puissants vins rouges, symbole des anciens rituels de consommation de la vieille France.

La jeunesse et l’enthousiasme prennent de plus en plus souvent le dessus sur l’expérience séculaire et les traditions : le changement générationnel saute aux yeux. L’épaisse mousse de bière gagne désormais les ailes face à l’effervescence aristocratique du Champagne. Les longues relances glacées du FC Alsace Bière depuis les bords du terrain ont fini par produire leur effet : le ballon se retrouve derrière le gardien languedocien au maillot couleur muscat.

Le Stade de France explose!

Le score est ouvert!

La tribune ambrée se lève d’un seul mouvement :

« LE VIN VIEILLIT ! LA BIÈRE MARQUE ! »
Dans la partie bordeaux des tribunes, on hausse les épaules avec incompréhension :

— Mais le vin est justement censé vieillir !

Sur le banc de l’AS Grand Cru, l’entraîneur Jean-Claude de Terroir retire lentement ses lunettes et fait semblant de ne rien remarquer—exactement comme une partie importante de l’industrie viticole européenne face aux nouveaux défis.

Le commentateur tente de calmer les esprits :

— Mais le ballon est rond et le terrain est plat. Il est encore bien trop tôt pour parler d’une quelconque domination. L’équipe des « vignerons » possède une immense expérience, des traditions bien établies de jeu avec les fûts de chêne et plusieurs siècles d’héritage transmis par ses ancêtres. Elle n’a pas encore porté son dernier toast.

– ⚽-

L’AS Grand Cru tente lentement de reprendre le contrôle du ballon à coups de promotions dans les supermarchés, de coffrets de dégustation, de festivals gastronomiques et de visites de domaines viticoles accompagnées par les propriétaires eux-mêmes.

De plus en plus souvent, de longues passes tranchantes trouvent sur l’aile gauche l’élégant et très rapide attaquant du Crémant de Bourgogne, reconnaissable à ses chaussettes dorées et à sa coiffe en forme de muselet. C’est précisément son dribble raffiné aux abords de la surface des « brasseurs » qui aboutit à un centre dangereux, repris d’une seule touche par l’un des attaquants de la Côte d’Or.

L’« équipe du vin » sait toujours jouer au plus haut niveau. Pendant que les jeunes « amateurs de bière » se sont laissés séduire par le pressing intense et la vitesse, l’AS Grand Cru a rappelé à toute l’Europe que l’expérience, le terroir et une longue histoire savent eux aussi trouver le chemin des filets

Le Stade de France redevient bruyant.

Les tribunes bordeaux explosent :

« LE TEMPS PASSE ! LE VIN RESTE ! »
Une tribune voisine leur répond :

« OUI, NOUS VIEILLISSONS… MAIS LE VIN SAIT ENCORE JOUER SUR LE TERRAIN ET DANS LA BOUTEILLE ! NOUS VERRONS LES ÉTOILES DES NOUVELLES VICTOIRES ! »

Au bord du terrain, Dieter « Le Houblon » Keller se contente de froncer les sourcils avec mécontentement avant de prendre une longue gorgée de son café à la bière servi dans sa Maß d’un litre.

— Un beau but, je l’admets. Mais aujourd’hui, on n’accorde plus de points supplémentaires pour une belle présentation — qu’elle soit dans une assiette ou dans la surface de réparation !

Puis il se retourne brusquement vers son banc :

— Plus de mouvement! Ne les laissez pas réinstaller le public pour deux heures de déjeuner dominical autour d’une carafe de rouge !

-⚽-

Dans la tribune ambrée, les sifflets se veulent encourageants.

Le FC Alsace Bière repart à l’attaque. Mais un coup de sifflet salvateur pour les « vignerons » retentit soudain : il est temps pour les équipes de rejoindre les vestiaires.

La pause au Stade de France n’est guère moins intense que le match lui-même. Sur la pelouse débute la traditionnelle « Coupe des préférences alcooliques ». Les supporters des deux camps s’affrontent dans des épreuves consistant à faire rouler le plus rapidement possible des barriques et des fûts de bière, à viser des contenants vides avec un ballon, ou encore à tenter de rejoindre le centre du terrain après trois verres de vin ou quatre chopes de bière sans l’aide des arbitres d’Evian ni des médecins des services d’urgence.

Mais l’épreuve la plus populaire reste le concours intitulé « La Dernière Gorgée ». Les participants doivent grimper à un long mât glissant puis courir dessus jusqu’à son extrémité, où les attend, d’un côté, une canette glacée d’IPA et, de l’autre, une bouteille de Bordeaux Grand Cru à température ambiante.

Pendant que la bière et le vin se disputent entre eux, les véritables gagnants achètent déjà tranquillement les espaces publicitaires autour du terrain

Le commentateur Thierry Roland ne manque pas de remarquer :

— Ces dernières années, le public grimpe nettement plus vite du côté de la bière. Et, à mon avis de représentant de la « vieille France », c’est une tendance préoccupante.

La seconde période commence.

L’Alsace Bière augmente brutalement le rythme — peut-être qu’à la mi-temps les joueurs ont bénéficié d’une dégustation des dernières créations des brasseries locales. La précision des passes s’améliore, la vision du jeu devient presque tridimensionnelle, comme à travers des lunettes 3D, et le jeu de tête est excellent.

Les brasseurs multiplient les combinaisons rapides sur les terrasses estivales et les plages, lancent des contre-attaques à travers les festivals de craft beer et exploitent agressivement l’aile jeune des IPA.

La défense de l’AS Grand Cru est de plus en plus souvent en retard. Incapables de suivre la jeunesse de l’Alsace Bière, les défenseurs s’accrochent régulièrement aux maillots de leurs adversaires.

Mais cela ne suffit pas.

À la 62e minute, les « Ambrés » lancent une contre-attaque fulgurante. Après une percée éclair d’un Bavarois entre les défenseurs issus des vallées viticoles de l’AS Grand Cru—avec l’aisance d’une serveuse de l’Oktoberfest se faufilant entre les tables bondées—le ballon arrive aux pieds du Belge de l’ordre monastique.

Les yeux fermés, celui-ci remet le ballon du talon, comme s’il faisait simplement passer une chope de bière le long d’une table.

Et l’un des Alsaciens propulse littéralement ce ballon froid et couvert de buée sous la barre transversale.

2:1.

Le Stade de France gronde une nouvelle fois.

-⚽-

Jean-Claude de Terroir ajuste lentement son écharpe en cachemire et, pour la première fois de la soirée, paraît véritablement nerveux.

Il donne un ordre.

Sur le banc de touche, le représentant du Rosé de Provence commence à s’échauffer. Il lui reste encore une chance d’entrer en jeu et de changer le cours du match. Et lui ne partage certainement pas le slogan affiché dans le stade selon lequel « le rosé a trahi les deux camps ». Après tout, dans son arbre généalogique, il reste un vin.

Pourtant, il n’aura jamais l’occasion de participer à la rencontre.

Tout comme le jeune mais prometteur attaquant issu de la section des vins sans alcool et faiblement alcoolisés, qui ne parviendra pas non plus à entrer sur le terrain.

L’équipe doit désormais s’adapter chaque année au « Dry January ».

À la 75e minute, un premier roulement de tonnerre retentit au-dessus du stade.

Les nombreux supporters qui redoutaient l’orage ne s’étaient pas trompés.

Quelque part au-dessus de Saint-Denis, un éclair déchire le ciel.

Quelques secondes plus tard, les nuages s’abattent littéralement sur le Stade de France dans un déluge d’eau.

Les joueurs lèvent instinctivement les yeux vers le ciel.

Les supporters tentent de protéger leurs verres, leurs gobelets en plastique et leurs canettes d’IPA à moitié vides aux couleurs de leurs clubs.

L’arbitre principal représentant Evian observe le ciel pendant quelques instants avec réflexion avant de donner un long coup de sifflet.

Le match est interrompu.

Messieurs… — annonce-t-il calmement dans son microphone. — Je ne peux pas autoriser une situation dans laquelle de l’eau d’origine céleste non certifiée tombe sur les joueurs et les supporters à la place de mon eau minérale Evian dûment homologuée.

Les deux camps des tribunes sifflent désormais la corporation arbitrale.

Mais la décision est définitive.

Le tableau d’affichage conserve les chiffres suivants :

FC Alsace Bière — 2
AS Grand Cru — 1

75e minute.

Et plus personne, au Stade de France, n’est désormais certain que ce match sera un jour repris jusqu’à son terme, ni même que l’Europe n’est pas déjà en train d’entrer définitivement dans une époque entièrement nouvelle.

— ⚽ —

Deux vignerons américains de la vallée de Napa observent le match depuis les gradins supérieurs du Stade de France.

Tous deux portent des casquettes bordeaux :

« MAKE BORDEAUX GREAT AGAIN »

Le premier regarde pensivement le terrain détrempé :

— Écoute, Michael… Seuls les Européens pouvaient transformer une simple baisse saisonnière de la consommation de vin en une crise philosophique de la civilisation européenne avec des éléments de tragédie footballistique.

Le second acquiesce lentement :

— Oui… En Californie, tout aurait été plus simple. On aurait rapidement réuni un groupe de consultants, organisé un brainstorming, lancé une application pour iPhone, produit trois podcasts, quatre festivals organic lifestyle et une gamme de Cabernet faiblement alcoolisés destinée à la génération Z. Nos équipes auraient appelé les bureaux du gouverneur et du shérif local avant la fin de la journée.

Il marque une pause.

— Et tout cela en six mois maximum avec un budget parfaitement maîtrisé.

Le premier repose son regard sur la pelouse noyée sous la pluie :

— Tandis qu’ici, ils semblent prêts à en débattre pendant encore trente ans, jusqu’à ce que tous les membres de l’Union européenne votent une résolution sur l’arrachage de trois cents hectares de vieilles vignes.

La bureaucratie européenne sait elle aussi pratiquer le « football de possession à long terme ». En juillet 2056, les pays de l’Union européenne ont finalement réussi à approuver l’historique résolution n°12385 prévoyant l’arrachage de 300 hectares de vieilles vignes. Les observateurs américains furent profondément impressionnés et félicitèrent sincèrement les Européens pour cette remarquable rapidité dans la prise de décisions d’une telle importance historique.

— C’est l’Europe, mon ami—notre mère fondatrice. La tolérance, tu connais. Ici, même les crises préfèrent vieillir longuement dans des fûts de chêne français, exactement comme le vin.

-⚽-

Deux supporters français d’un certain âge sont assis devant leur télévision et regardent le match.

— Pierre, tu as entendu ? Ces derniers temps, dans notre pays pourtant béni pour la viticulture, on boit davantage de bière que de vin.

Il pousse un profond soupir.

— Mon Dieu… Heureusement que mon père et mon grand-père n’ont pas vécu assez longtemps pour connaître ces temps terribles. Qu’ils continuent à reposer en paix sans jamais avoir appris cette effroyable catastrophe nationale.

Pierre fait lentement tourner son verre de Margaux.

— Oui, François… C’est un peu comme si, en Italie, les pâtes perdaient face au riz ou à la purée de pommes de terre ; comme si, en Écosse, le thé dépassait le whisky ; ou comme si, au Texas, une simple salade battait soudainement un magnifique steak de bœuf bien juteux.

Les deux hommes gardent le silence pendant quelques instants.

Puis Pierre demande à voix basse :

— Et après ?… L’eau minérale deviendra le principal sponsor de la ligue de football ? Où va le pays ? Qui a bien pu laisser une chose pareille arriver ? Pourquoi est-ce que je paie mes impôts ?

François se montre un peu plus optimiste :

— Oui, notre époque s’éloigne peu à peu… mais elle s’éloigne avec élégance. Et je ne me hâterais pas encore à la condamner. La France a traversé bien d’autres épreuves au cours de son histoire. Et, comme tu le vois, elle a tenu bon.

Il esquisse un léger sourire.

— Notre drapeau tricolore et notre fier coq gaulois ne se rendront pas aussi facilement.

— ⚽ —

mbabinskiy@gmail.com

À suivre…

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